L’air vibrait d’une énergie particulière dans les allées du Morocco Gaming Expo 2026. Entre les rangées de bornes d’arcade qui crachaient leurs pixels nostalgiques, les écrans géants où s’affrontaient des équipes survoltées et les cosplayers déambulant sous les regards admiratifs, Rabat n’était pas seulement la capitale administrative du pays.
Le temps d’un événement, elle en est devenue le cœur battant. Mais cette troisième édition, placée sous la présidence du Prince Héritier Moulay El Hassan, n’avait rien d’une simple convention de fans.
Derrière le bruit des manettes et le cliquetis des claviers mécaniques, on pouvait entendre le son plus feutré, mais ô combien plus lourd de sens, d’une industrie en train de prendre conscience d’elle-même.
Des pixels aux perspectives : quand le salon devient rampe de lancement
Souvenez-vous : il y a encore une dizaine d’années, parler de jeu vidéo au Maroc évoquait avant tout les cybercafés enfumés, les nuits blanches entre potes sur FIFA ou Call of Duty, et des compétitions locales organisées à la bonne franquette par des passionnés. Une culture souterraine, vivace, mais cantonnée à la consommation. Ce temps-là semble révolu. Dans les travées du MGE 2026, les conversations ne tournaient pas seulement autour des derniers scores ou des stratégies de jeu. On y débattait écosystème, levées de fonds, propriété intellectuelle, incubateurs et création d’emplois qualifiés. Bref, tout ce qui fait un secteur économique digne de ce nom.
L’ambition d’un royaume : capter 1 % du marché mondial
C’est Mohamed Mehdi Bensaid, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, qui a donné le ton lors de ses prises de parole. Sans langue de bois, il a posé les jalons d’un objectif qui fait tourner les têtes : le Maroc ne veut plus être un simple marché émergent pour les éditeurs étrangers, il vise une part du gâteau mondial. Quand on sait que l’industrie du gaming pèse aujourd’hui bien au-delà des 300 milliards de dollars, la feuille de route annoncée donne le vertige.
Rabat se fixe un cap de 1 % de ce chiffre d’affaires planétaire à l’horizon 2030-2032, soit environ 3 milliards de dollars. Un pari audacieux, presque vertigineux, mais qui a le mérite de structurer le discours et de mobiliser les énergies.
Startups : de la passion solitaire aux équipes structurées
Pour incarner cette ambition, il ne suffit pas de grands discours. Il faut des structures. Et là encore, le paysage change à vue d’œil. Le ministre a rappelé un chiffre parlant : en 2022, on ne comptait que trois ou quatre startups spécialisées dans le gaming au Maroc.
Aujourd’hui, elles sont plus de quarante à porter des projets, chercher des financements et recruter. Plus impressionnant encore que le nombre, c’est la densité de ces jeunes pousses qui frappe les observateurs. Là où un développeur travaillait seul dans son coin il y a trois ans, on trouve désormais des équipes de cinq, dix, voire trente collaborateurs soudés autour d’une vision créative.
Le garage game made in Morocco est en train de devenir un studio, avec tout ce que cela suppose de rigueur et de professionnalisme.

Former 4 000 spécialistes : le pari des talents
Cette montée en puissance ne peut pas se faire sans carburant humain. C’est l’un des enseignements majeurs de cette édition 2026. Quatre conventions stratégiques ont été paraphées entre le ministère et des partenaires nationaux et internationaux. Leur objectif commun : muscler la formation. Il est question de créer des cursus diplômants capables de déverser près de 4 000 spécialistes dans l’écosystème d’ici 2029.
Des game designers aux programmeurs en passant par les spécialistes du marketing numérique ou de l’e-sport, tout un vivier de compétences est en train d’être pensé pour éviter ce qui tue la croissance de toute industrie créative, la pénurie de talents.
Erin Roberts aux jeunes marocains : « Osez créer sans attendre »
Dans ce genre d’événement, la présence d’une pointure internationale peut servir de déclic.
Cette année, c’est le Britannique Erin Roberts, vétéran de l’industrie, connu pour son travail sur des licences majeures du jeu vidéo spatial, qui avait fait le déplacement. Son discours, simple et direct, a marqué les esprits. À ses yeux, le salon de Rabat est un terreau fertile pour détecter les pépites et échanger sans filtre avec la nouvelle génération de créateurs. Son message aux jeunes développeurs présents tenait en quelques mots, mais il valait de l’or, nous vivons une époque où l’on peut transformer une idée brute en projet concret sans devoir s’agenouiller devant un grand éditeur.
Il les a exhortés à croire en leurs concepts, à itérer, à persévérer, refusant de se laisser intimider par la taille démesurée de cette industrie mondialisée.
De simple marché à acteur industriel : le message est envoyé
Ce qu’il faut retenir de ce Morocco Gaming Expo 2026, au-delà des shows, des compétitions et des démonstrations spectaculaires, c’est un changement de paradigme. Les signaux sont convergents : multiplication des studios, structuration des formations, signature de partenariats, ambitions économiques affichées en milliards de dollars.
Le Maroc ne cherche plus uniquement à vendre des consoles et à remplir des salles de jeu. Il tente, patiemment et non sans défis, de pousser la porte du club très fermé des nations qui créent, produisent et exportent du jeu vidéo.
