Il y a des journées où le bruit des manettes laisse place au froissement feutré des parapheurs. Mercredi, en marge de la troisième édition du Morocco Gaming Expo, l’ambiance était moins aux cris de victoire sur les scènes e-sport qu’à la concentration studieuse des bâtisseurs d’écosystème. Ce jour-là, le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication a scellé quatre conventions de partenariat. Quatre accords qui, mis bout à bout, dessinent la colonne vertébrale de ce que le Royaume appelle désormais sa filière gaming. J’ai suivi ces signatures comme on observe une partie stratégique : chaque convention posée sur la table est un coup d’avance.
Un réservoir de talents à 4 000 têtes : la première brique universitaire

La première convention unit deux ministères clés : celui de la Communication et celui de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation. Leur objectif commun ? Construire des cursus de formation diplômante dans les métiers du jeu vidéo. Ce n’est plus une option, c’est une nécessité que Azzedine El Midaoui, ministre de l’Enseignement supérieur, a résumée en une phrase : « Ce projet stratégique ambitionne de former près de 4 000 spécialistes d’ici 2029. »
Pas seulement des programmeurs. L’offre se veut inclusive, allant du technicien à l’ingénieur en passant par les chercheurs, pour répondre aux énormes opportunités d’emploi d’une industrie qui, trop souvent, importe des produits peu réglementés. Le ministre l’a martelé : le Maroc doit maîtriser la chaîne de valeur entière, passer d’un modèle de simple consommation passive à une véritable production locale, structurée sur des bases scientifiques. En clair, ne plus seulement jouer aux jeux des autres, mais écrire les siens, ligne de code après ligne de code.
La finance et le tourisme en mode game : CDG et SMIT activent la locomotive
Deuxième signature, et non des moindres, celle qui lie le ministère, la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) et la Société marocaine d’ingénierie touristique (SMIT). Sur le papier, on parle des programmes « Gamification Lab » du ministère et « Gaming de Loisir » de la SMIT. Dans les faits, c’est un pont que l’on bâtit entre les jeunes startups et des administrations clientes.
Khalid Safir, directeur général de la CDG, a employé une image qui m’a marqué : la CDG se voit comme une locomotive. L’idée ? Permettre aux pousses marocaines du gaming d’obtenir des financements, de produire, puis de placer leurs solutions aussi bien sur le marché intérieur qu’à l’international. Fini le temps où un petit studio innovant tournait en rond faute de premier client ; l’État et ses bras financiers veulent désormais flécher la commande publique et privée vers la création nationale. Une manière de dire que le jeu vidéo marocain ne sera pas qu’une affaire de passionnés, mais un secteur économique qui se teste, se vend et s’exporte.
Quand l’UNICEF s’invite dans la partie : protéger avant tout
Au milieu des discussions tech et business, un mémorandum d’accord a rappelé que le jeu vidéo touche en premier lieu des enfants et des adolescents. Le ministère et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) ont choisi ce salon pour unir leurs forces autour de la promotion des droits de l’enfant dans l’univers vidéoludique.
Laura Bill, représentante de l’UNICEF au Maroc, a posé les mots justes : il ne s’agit pas de diaboliser les écrans, mais d’assurer un environnement protecteur et sûr pour les plus vulnérables. Concrètement, les acteurs de l’écosystème gaming seront mobilisés lors de campagnes de sensibilisation communes, et la Journée nationale de l’enfant sera désormais célébrée dans le cadre du Morocco Gaming Expo. Une manière habile d’adosser la croissance du secteur à des valeurs de responsabilité, avant que les dérives ne deviennent des titres de presse.
HP, eSTEM et le Pass Jeunes : le gaming pour tous, partout
Enfin, la quatrième convention élargit le cercle à un géant technologique et au tissu associatif. Le ministère, la société Hewlett-Packard (HP) et l’ONG eSTEM Morocco ont scellé un partenariat taillé pour l’inclusion numérique. La pièce maîtresse s’appelle HP Gaming Garage, une plateforme internationale de formation couvrant tous les métiers de l’industrie. Salah Ouardi, directeur général de HP Afrique du Nord et de l’Ouest, a insisté sur le principe d’équité digitale : le gaming ne doit pas devenir un loisir de privilégiés.
Nezha Larhrissi, présidente et cofondatrice d’eSTEM Morocco, a détaillé le mécanisme. Concrètement, cette plateforme sera accessible aux jeunes détenteurs du « Pass Jeunes », et des ateliers se déploieront dans les Maisons de Jeunes du Royaume. Autrement dit, un adolescent passionné, où qu’il habite, pourra se former en ligne aux rouages de la création vidéoludique sans débourser un centime. Elle a également rappelé que cette collaboration public-privé-société civile s’inscrit dans la vision royale de diversification des métiers pour la jeunesse. Une manière de rappeler que derrière chaque partie de jeu se cache peut-être un futur level designer, animateur 3D ou spécialiste de la monétisation.
Rabat, capitale culturelle : le talent marocain en étendard
Tous ces accords n’ont pas été signés dans un décor neutre. Cette troisième édition du MGE appuie la désignation de Rabat comme « Capitale mondiale du livre 2026 » par l’UNESCO, conformément à l’ambition de faire de la Ville des Lumières une capitale culturelle. Le thème de cette année, « Talent Marocain », ne pouvait pas résonner plus juste. Dans les allées, j’ai vu des étudiants croquer des concepts arts sur des tablettes, des développeurs présenter leur prototype à des investisseurs, des jeunes gamers analyser leurs parties comme des datas scientists en herbe.
Les signatures de ce mercredi ne sont pas une fin en soi, mais le coup d’envoi d’une mue profonde : celle d’un pays qui veut que ses talents ne s’exportent plus seulement comme joueurs, mais comme créateurs, chercheurs et entrepreneurs du gaming mondial.
